28 – Le début d’une nouvelle ère

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Précédemment…

En milieu d’après-midi, pour clôturer les activités sportives, Mélanie donna le départ des cinq kilomètres naturistes de course à pied, dont la FFN était sponsor. Une cinquantaine de candidats prirent le départ, dont Guillaume, Anne, Fabienne et Babette, pour un tour sur le parcours de santé, sous les caméras de la télévision qui en profitaient pour faire un reportage sur l’événement.

Presque trois cents festivaliers étaient réunis sur l’herbe de la clairière depuis le début de la journée et ceux qui ne participaient pas à la course étaient venus encourager les coureurs. Babette avait abandonné une partie de ses inhibitions pendant la séance de yoga, mais avait gardé sa culotte, dernier rempart de sa pudeur. Fabienne avait bien essayé de lui montrer le côté un peu ridicule de ce morceau de textile, mais Babette lui avait demandé d’arrêter d’insister. Elle en viendrait peut-être à bout toute seule, mais cela restait sa décision. Fabienne et Babette profitèrent des autres activités toute la journée et se laissèrent convaincre, sans grandes difficultés, de participer à la course à pied.

La victoire, pour les hommes, revint à un trailer aguerri, dont c’était la première course nue et pour les femmes, ce fut Anne qui remporta la coupe haut la main. Mais la victoire la plus significative aux yeux de Guillaume fut la participation de Babette à cette course naturiste. Fabienne et Babette franchirent la ligne d’arrivée ensemble. Elles n’avaient pas couru, mais marché. Babette était pratiquante de marche nordique, un rythme rapide équivalait à un petit trop et du coup, elles n’arrivèrent pas les dernières. Guillaume prit les deux femmes dans ses bras pour les féliciter. Babette se sentit un peu gênée de la démonstration publique de Guillaume, mais se dit qu’après tout, ils ne faisaient rien de mal. Elle accepta même de poser pour une photo avec Guillaume et Fabienne.

Une fois leur respiration retrouvée, Guillaume, Anne, Mélanie, Fabienne, Babette, Didier, Mireille, Simon et Marie se retrouvèrent pour prendre un verre à la buvette, en attendant le concert. L’ambiance était joyeuse et détendue. Babette réalisait doucement que l’image qu’elle se faisait du naturisme n’était pas erronée, elle était complètement fausse.

Il n’y avait rien de sexuel, aucune perversion, aucun geste déplacé. En fait, tout le monde se comportait naturellement, la seule différence, et elle était de taille, étant la nudité.

— Je peux vous poser une question, demanda à un moment Babette ?

— Oui, répondit Guillaume ?

— Vous êtes tous naturistes de longue date, n’est-ce pas ?

Tous répondirent par l’affirmative.

— Est-ce que vous croyez que la nudité joue un rôle dans cette espèce d’impression de légèreté qui flotte dans l’air ?

Ce fut Mélanie qui lui répondit la première.

— En posant cette question, Babette, tu as sans doute compris le point le plus important du naturisme. La nudité est diabolisée par la société non pas parce qu’elle est liée à la sexualité, mais parce que ceux qui l’ont diabolisée au fil des siècles avaient bien compris qu’elle était en fait un moyen simple, gratuit et naturel de se sentir bien et libre. Or, la liberté dans une démocratie n’est acceptable que si elle est contrôlée. Alors, on enferme les naturistes dans des zones autorisées.

— Tu exagères un peu Mélanie, tu ne crois pas ?

— Pas tant que ça, Didier. Mais pour répondre à ta question Babette, oui, c’est la nudité, simple et naturelle, qui crée cette sensation de légèreté. Ce n’est pas qu’une impression, c’est une réalité physiologique. Le corps humain est le résultat de millions d’années d’évolution. Il est fait pour être nu, pas enfermé dans des vêtements. Nous pouvons alors lever notre verre à ta découverte et te souhaiter la bienvenue en naturisme.

Babette sourit et trinqua de bon cœur avec ses nouveaux amis.

— Je peux donc me débarrasser de mon dernier morceau de tissus, dit-elle en tendant son verre à Fabienne qui sent saisi et en faisant glisser sa culotte le long de ses jambes.

Elle la fourra dans le sac à dos qu’elle avait à ses pieds, sous les regards bienveillants du petit groupe. Les premiers accords de guitare résonnèrent dans la clairière. Le concert allait commencer.

Malgré la fraicheur de la soirée, Fabienne et Babette reprirent le chemin du domaine nues sur leur vélo. Babette s’arrêta cependant à l’entrée pour se rhabiller et demanda à Fabienne d’en faire autant. Elle ne pouvait pas prendre le risque que son père les voie nues. Elle se dit d’ailleurs que ni son père ni sa mère ne l’avaient sans doute vue nue depuis sa petite enfance. Elle ne les avait non plus jamais vu nus. La nudité n’était ni un sujet de discussion, ni un état à partager.

Elle ressentit alors le manque de sa mère, qui avait été emportée par un cancer cinq ans auparavant. Elle réalisa que si elles avaient été proches, elle n’avait jamais discuté de questions intimes, de son trouble avec les autres femmes, par exemple, qu’elle ressentait toujours aujourd’hui, même si la présence de Fabienne la rassurait.

— Tu penses à quoi, lui demanda Fabienne qui voyait Babette perdue dans ses pensées ?

— À rien, répondit-elle.

— Je ne sais pas comment tu fais pour ne penser à rien. Moi je n’y arrive pas, je pense toujours à quelque chose.

Les deux femmes, de nouveau vêtues, poussaient leur vélo le long de l’allée.

— Tu as passé une bonne journée Babs ?

— Excellente. C’était inattendu, je te l’avoue, mais elle a été excellente. J’ai découvert un autre Guillaume.

— Tu as peut-être découvert une autre Élizabeth qui t’a permis de découvrir un autre Guillaume.

— Peut-être. Merci de m’avoir poussée.

— Tout le plaisir est pour moi, au propre comme au figuré, ajouta, mutine, Fabienne. On y retourne demain ?

— Demain matin. Le repas dominical est sacré pour mon père et je ne veux pas le manquer. Ça sera l’occasion pour lui de faire ta connaissance.

Babette essayait de ne pas montrer son appréhension. Son père savait se montrer violent dans ses propos. Elle en avait plusieurs fois fait l’expérience par le passé avec ses amis, des membres éloignés de sa famille et même sa mère.

Comme la nuit précédente, elle s’endormit dans les bras de Fabienne et fut réveillée au petit matin par le pépiement des oiseaux. Elle ouvrit les yeux et vit Fabienne qui dormait encore, lovée sur elle-même, à ses côtés. Elle écarta les draps, ouvrit doucement la fenêtre et poussa les volets. Elle avait conscience de sa nudité et, sans doute pour la première fois, l’acceptait comme un état non seulement naturel, mais normal et incroyablement confortable.

Le soleil envahit la chambre et ses rayons tombèrent sur le visage de Fabienne qui entrouvrit les yeux. Son regard tomba sur le corps nu de Babette qui revenait vers le lit. Elle tendit ses lèvres vers son amante qui l’embrassa tendrement et laissa glisser ses mains sur son corps alors qu’elle se glissait sous les draps. Elles firent l’amour doucement, avec une infinie tendresse et jouirent avec volupté.

— Je crois que je t’aime Fabienne, dit Babette en roulant sur le dos.

— Je ne crois pas Babs, moi, je suis certaine de t’aimer, lui répondit Fabienne en se tournant vers Babette et en faisant tourner son index autour de l’aréole du sein droit de Babette.

Elle approcha ses lèvres de celles de Babette qui les entrouvrit légèrement et l’embrassa avec une infinie douceur.

Douche prise, maquillées et préparées, elles descendirent prendre le petit déjeuner. Émile était déjà là, en train de lire le Midi Libre. Il vit arriver les deux femmes entrer dans la salle à manger, fit descendre son journal et regarda fixement sa fille.

— Bonjour Papa, dit Babette en s’approchant d’Émile. Tu as bien dormi ?

— Tu étais où toute la journée d’hier ? Pas à ce truc de culs nus j’espère.

— Eh bien si, j’y étais. C’est mon rôle d’ancien maire et de conseillère municipale de soutenir la commune.

— Et tu t’es foutue à poil ?

— Eh bien, figure-toi que oui. Et, j’ai même passé une excellente journée.

Émile ne répondit pas et se replongea dans le journal. Fabienne ne pipa mot et le petit déjeuner fut expédié, réduit à un thé et un toast.

— Je t’attends pour le déjeuner ou tu vas retourner chez les culs nus ?

— Papa, je sais qu’on n’est pas toujours d’accord. Mais, oui, je retourne avec Fabienne au festival naturiste et oui, nous revenons pour déjeuner avec toi. J’ai même prévu un civet de sanglier.

Une fois de plus, Émile reprit sa lecture du journal sans répondre à sa fille. Il regarda les deux femmes sortir du salon, avec la même indifférence qu’il les avait regardées rentrer. S’il avait encaissé l’information sur les « culs nus », comme il aimait appeler les naturistes, il ne se doutait pas une seconde de l’homosexualité de Babette.

Elles rentrèrent vers midi trente en prenant soin, comme la veille de se rhabiller avant de rentrer sur le domaine. Émile était sur la terrasse, à l’ombre du parasol, un verre de vin posé à côté de lui.

— Je suis affamée, papa. Qu’est-ce que tu bois ?

— Un Fondeaurme, 2010. Une grande année !

— Tu nous sers un verre, demanda Babette avec enthousiasme, tentant d’oublier l’altercation du matin ?

Émile saisit avec précaution la bouteille de vin. Il avait perdu une partie de ses facultés motrices suite à son AVC et avait appris à ralentir ses gestes pour mieux les contrôler. Il servit deux verres qui étaient à sa portée et laissa les femmes les attraper.

— C’est vrai qu’il est excellent, monsieur, dit Fabienne.

— Vous pouvez m’appeler Émile, lui répondit-il de façon un peu sèche.

— Et tu peux l’appeler Fabienne, papa. On se connait depuis l’école d’ingénieur. Tu ne rappelles sans doute pas, mais je t’en avais parlée à l’époque.

— Si si, je m’en souviens. C’était une de tes bonnes amies. Je suis content que vous vous soyez retrouvé.

— En fait papa, je voulais te dire une chose.

Babette hésita, mais elle en avait trop dit. Elle pinça ses lèvres, se mordit celle inférieure. Elle ne pouvait plus reculer.

— Fabienne et moi, nous sommes, un peu plus que bonnes amies.

Émile tourna la tête vers sa fille et fronça les sourcils.

— Ce que je veux te dire, c’est que nous sommes amoureuses l’une de l’autre.

Les muscles de la main d’Émile lâchèrent le verre qui se fracassa sur la pierre, la maculant du rouge carmin du vin. Que sa fille soit un cul-nu, passe encore. Mais qu’elle soit gouine, c’en était trop ; elle allait trop loin, se dit-il.

— Babette, si je n’étais pas dans cet état et n’avais pas signé la succession, je te jetterais hors de cette maison. Le malheur veut que je sois chez toi. Mais que l’on soit clair. Moi vivant, il n’y aura pas de gouines sous mon toit. Tu peux partir avec ta gouinasse, je déjeunerai tout seul.

Il se leva et Babette se mit devant lui.

— Papa. Tu penses ce que tu veux de moi. Mais, un, tu ne me chasseras pas. Je suis chez moi, c’est moi la maitresse du domaine et je décide maintenant, que tu le veuilles ou non. Deux, nous sommes en 2021 et l’homosexualité est une chose normale. Pas besoin de tes insultes homophobes, elles ne nous touchent pas. Trois, malgré ton sale caractère, tes agissements mafieux et les années d’humiliation que tu nous as fait subir à maman, à moi et à Henri, tu es mon père et je t’aimerai toujours.

En prononçant les derniers mots, elle passa ses bras autour du cou d’Émile et le serra contre elle. Il resta impassible, ne bougea pas, ne cligna même pas d’un œil et rentra dans la maison dès qu’elle s’était reculée. Il avait pris la direction du fumoir où il aimait se retirer, se versa un verre de Marc et prit un Cohiba dans la cave. Il tourna sa tête vers la photo de Juliette, prise sur un des tracteurs, plusieurs années auparavant et laissa les larmes couler sur son visage.

À suivre…

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