18 – Disparition

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Précédemment…

Un des gites était libre, comme souvent en semaine l’hiver. Il arrivait qu’ils soient loués quelques jours à des touristes, généralement étrangers, c’était le cas du second. Un couple d’Allemands d’une cinquantaine d’années l’avait loué une semaine, pour randonner avait dit l’homme, qui parlait le français parfaitement.

Quand Anne arriva à celui qui était libre, les mains chargées de pinceaux et d’un pot de peinture blanche, le couple semblait faire de la gymnastique sur la terrasse, inondée de soleil. Anne s’arrêta quelques instants pour les regarder. Ce n’était pas de la simple gymnastique, mais du tai-chi-chuan, cette pratique physique chinoise souvent appelée méditation en mouvement.

Ils étaient tous les deux entièrement nus, avaient des corps musclés, de nombreux tatouages et se déplaçaient lentement avec grâce en parfaite synchronisation. La femme s’aperçut qu’Anne les observait, car elle cassa son mouvement pour lui faire un petit signe de la main auquel répondit cette dernière. Elle les regarda encore quelques instants avant de poser ces affaires et d’ouvrir la porte du gite. Elle frissonna à l’idée de ce couple nu alors que la température, malgré le soleil, était froide.

Anne rentra dans la petite maison et laissa la porte ouverte en grand. Elle était venue faire quelques retouches de peinture, ayant constaté le week-end dernier, en faisant l’état des lieux au moment du départ des locataires, que des tâches se laissaient voir sur certains murs et que la peinture s’écaillait à certains endroits. Une petite couche ne serait pas un luxe.

Alors qu’elle était sur le point de finir, on frappa à la porte. Anne se releva et vit qu’il s’agissait du locataire de l’autre gite. Il avait terminé sa séance de gymnastique se dit Anne.

— Bonjour, dit l’homme, navré de vous déranger.

— Vous ne me dérangez pas. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

— Je voulais savoir si vous pouviez nous recommander des endroits où acheter du vin de la région.

— Oh la, oui, c’est facile. Dans le guide qui est dans votre gite, il y a une section produits régionaux et l’adresse de plusieurs domaines et caves qui ont d’excellentes productions.

— Ah, je n’avais pas vu. Je vais aller voir alors.

— Vous parlez très bien le français.

— Ma mère est française et nous parlions français à la maison.

— Ceci explique cela. Vous faisiez du tai-chi tout à l’heure n’est-ce pas ?

— Oui, nous faisons une séance tous les jours avec Utte. Cela nous maintient en bonne forme. Vous faites aussi du tai-chi ?

— Non, nous faisons du vélo et de la randonnée avec mon mari et mes enfants, je cours et je fais quelques étirements, mais rien de tel que du tai-chi.

— Vous devrez essayer. Je pourrais vous apprendre si vous voulez. Venez demain matin par exemple. Vous n’aurez qu’à suivre nos mouvements. Vous verrez ce n’est pas aussi simple que cela en à l’air. Ça fait travailler tout le corps, l’équilibre et aussi la force physique.

— Merci pour l’invitation, ça sera avec plaisir.

— Venez vers neuf heures si ce n’est pas trop tôt.

— Non, c’est bon, les enfants sont partis à cette heure-là et je vaque à mes occupations. Je vous rejoindrai, mais pas sûr que je pratique nu comme vous le faisiez.

— Vous n’êtes pas naturiste ? Ma nudité vous dérange peut-être, demanda-t-il, ayant pris un air interrogatif et gêné.

— Oh non, je suis naturiste. Mon mari aussi. D’habitude, je viens nue pour entretenir les maisons, mais là, il fait trop froid.

— C’est une habitude, vous savez. Le corps s’adapte et tolère des températures basses. 

— Je ne dois pas être habituée. Je préfère la chaleur.

— Nous aussi, mais j’aime bien aussi le froid et sentir sa morsure sur ma peau. Vous savez que l’exposition au froid renforce les défenses immunitaires et contribue à la bonne santé. Vous devriez essayer.

— Je ne vous promets rien, mais on verra demain matin.

— Très bien. Utte et moi, nous vous attendrons. Je m’appelle Friedrich au fait, dit-il en tendant la main à Anne qui était à un pas de lui.

— Anne, répondit-elle en tendant la main à son tour. Alors à demain.

— À demain et merci pour l’indication du guide.

— Avec plaisir.

Il tourna les talons et repartit en direction de l’autre gite. Elle se dit que si c’était le tai-chi qui les maintenait dans cet état physique, elle devrait s’y mettre. Il apparaissait clairement que Friedrich et Utte étaient en pleine forme physique. Ça faisait plaisir à Anne de voir qu’elle pouvait vieillir tout en restant en pleine forme. Elle avait une angoisse sourde face au vieillissement. Elle n’en parlait pas à Guillaume, mais elle redoutait l’âge. Ses parents, de la génération du couple de locataires, n’avaient pas leur forme physique et passaient leur vie chez les médecins, avec un taux de cholestérol trop élevé, un léger surpoids et d’autres soucis de santé permanents. Ça ne les empêchait pas de vivre et de profiter de la vie, mais Anne se disait qu’elle ne voulait pas de ça.

Elle termina ses travaux, referma le gite et en fit le tour pour vérifier que tout était en ordre et fonctionnel. Elle regarda sa montre. Elle avait encore quelques heures avant le retour des enfants. Elle se dit qu’un petit jogging lui ferait du bien.

Elle n’entendit pas, dans le lointain, le bus scolaire s’arrêter comme il aurait dû. Anne se faisait un devoir d’être à la maison pour accueillir les enfants quand ils rentraient de l’école. Le bruit du moteur qui montait dans les tours pour repartir était le signal de leur arrivée. Si elle entendit le chuintement du véhicule, elle se fit la réflexion qu’il ne s’était pas arrêté, ce qui n’était pas normal. Elle chassa la pensée de son esprit se disant qu’elle n’avait juste pas fait attention.

Au bout de cinq minutes, elle fronça les sourcils et se dit que ce n’était pas normal qu’Agnès et Matthieu ne soient pas là. Elle sortit de la maison et prit le chemin vers la route. Personne ne s’y trouvait. Elle sortit son portable de la poche de son pantalon et appela Guillaume. La messagerie. Il devait ne pas être disponible, car il prenait généralement ses appels. Elle laissa un message, puis appela l’école. Oui, les cours étaient finis, oui, les bus scolaires étaient partis, non, ils n’avaient rien remarqué.

L’angoisse commença à l’étreindre. Ce n’était pas dans l’habitude des enfants d’être en retard et s’ils l’étaient, c’était parce que le bus l’était. Il arrivait, très rarement, que Guillaume les ramène en voiture, mais ce matin, il était parti à vélo et la voiture était dans le garage. Le téléphone sonna, c’était Guillaume qui la rappelait.

— Ah, Guillaume, tu sais où sont les enfants ?

— Comment veux-tu que je le sache ? Je suis à la coopé avec Simon.

— Ils ne sont pas rentrés. Le bus est bien passé, enfin, je crois, mais il ne s’est pas arrêté.

— Tu es certaine ? Tu as appelé l’école ?

— Oui et ils m’ont dit que les bus étaient partis.

— Ils sont peut-être rentrés à pied, tu les connais et il fait beau.

— Ils ne rentrent jamais à pied, Guillaume, tu délires. Tu peux passer à l’école dès que tu as fini avec Simon, s’il te plait ? Je suis un peu inquiète.

— D’accord, je finis dans cinq minutes et j’y passe. Mais ne te bile pas, il doit y avoir une explication rationnelle et ils vont arriver.

Anne raccrocha, pas tellement plus rassurée par les propos de Guillaume. Les enfants n’étaient jamais en retard, jamais se dit-elle. Elle essaya de se creuser les méninges pour se rappeler d’un retard dans le passé et n’en trouva aucun. La routine scolaire était réglée comme du papier à musique. Ses enfants étaient ses amours, la chair de sa chair. Elle ressentait viscéralement leur absence. Et s’il leur était arrivé quelque chose se dit-elle ?

Elle essaya de se calmer, en se disant que Guillaume allait la rappeler avec une bonne nouvelle. Ils étaient allés chez un ami, avaient effectivement décidé de rentrer à pied ou inventer un nouveau jeu. Qui sait ? Ils savaient se montrer inventifs par moment et Agnès suivait son grand frère comme son ombre, ce qui faisait parfois criser Anne, mais aussi sourire à leur complicité.

Moins d’une heure plus tard, Guillaume était de retour, sans nouvelle. Il avait fait un détour par les chemins au cas où les enfants s’y trouvaient, mais rien. Aucune nouvelle et l’angoisse ne faisait que croitre. Il prit Anne dans ses bras en arrivant à la maison pour tenter de la rassurer, mais il sentait bien qu’il n’y arriverait pas tant que Matthieu et Agnès ne seraient pas rentrés. Il appela la gendarmerie et tomba sur le sous-officier qui avait pris sa déposition lors de la plainte dont il avait été victime. Il expliqua son cas et le sous-officier lui demanda s’il souhaitait déclarer la disparition de ses enfants.

En entendant disparition, Guillaume bégaya, ne savait pas, se dit qu’il fallait peut-être attendre. Le gendarme lui dit que dans ces cas-ci, chaque minute compte et qu’il serait sans doute plus prudent qu’il signale leur disparition. En France, un enfant disparait toutes les dix minutes et si pour la plupart il s’agit de fugues, ce n’est jamais totalement anodin.

Le gendarme lui demanda de venir au poste de gendarmerie avec une photo pour qu’il puisse les inscrire au fichier des personnes disparues. Cinq minutes plus tard, Anne et Guillaume étaient dans la voiture en direction de la gendarmerie, une boule au ventre. Anne sanglotait.

De retour à la maison, ils appelèrent amis et famille pour les informer de la disparition. Ils avaient peut-être fugué, bien qu’ils ne voient pas vraiment pourquoi. Guillaume repartit à pied sur le chemin en portant son attention sur les bas-côtés et toutes les cachettes possibles, pendant qu’Anne restait près du téléphone fixe au cas où.

La sonnette de la porte d’entrée retentit. Elle se leva et ouvrit la porte. C’était Friedrich une bouteille de vin à la main. Elle le fit rentrer et lui expliqua la situation. Il lui proposa son aide. Il lui confia qu’il était commissaire de police à Berlin et qu’il avait souvent à faire à ce genre de cas. Elle le remercia et lui dit que la police française était prévenue. Il s’éclipsa après avoir essayé de la rassurer et de lui dire qu’il pouvait l’appeler à tout moment si elle en avait besoin.

La nuit tombait et aucune trace des enfants n’avait été repérée. L’attente ne faisait que commencer.

Suite…

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