5 – La décision

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Précédemment…

— Alors frérot, content ?

C’était Simon, le frère de Guillaume et son bras droit à la ferme, qui levait un verre à la santé du nouveau maire. Depuis la retraite de leurs parents, Simon et Guillaume avaient repris l’exploitation. Cela faisait maintenant une dizaine d’années qu’ils travaillaient ensemble. Bovins, moutons et brebis occupaient leur quotidien. Anne, l’épouse de Guillaume s’occupait des gites et Marie avait une affaire de jardinier paysagiste.

Quand ils avaient décidé de monter les gites, la question du naturisme ne s’était pas posée. Avec des parents et des grands-parents naturistes militants, Simon et Guillaume avaient été élevés dans l’acceptation de la nudité sociale et communale. Le terrain des gites avait été clos pour permettre la pratique du naturisme, sans en faire pour autant une condition sine qua non.

Un bon trois-quarts des vacanciers qui venait était naturiste et appréciait l’intimité du jardin, l’autre quart n’en avait cure. Ils avaient en revanche rendue claire que la nudité était bienvenue et que les propriétaires étaient nus au quotidien aux beaux jours. Tout locataire était prévenu : il entrait en terre naturiste. Cette règle avait d’ailleurs converti de nombreux vacanciers au fil des années, qui, confrontés à la nudité décomplexée des propriétaires et des autres vacanciers, tombaient aussi souvent chemises et pantalons.

L’exploitation de Guillaume et Simon, ainsi que leurs gites étaient connus comme étant le domaine des culs nus dans la région. Pour une majeure partie de la population du village et des alentours, cela n’avait aucune importance, tant les deux couples étaient gentils et serviables, toujours prêts à aider leur communauté.

C’était d’ailleurs ce qui avait sans aucun doute mené à la victoire de Guillaume à la mairie. Lui et Anne avaient le cœur sur la main, toujours prêts à rendre service, sans rien demander en retour. Ce soir, Simon était fier de son petit frère.

— On ne peut pas être plus content, répondit Guillaume. Sans toi, Marie et Anne, cela n’aurait pas pu être possible.

— Ne sois pas si modeste, cette victoire c’est la tienne. Et puis, je suis content que tu aies battu la Bonnet. On avait bien besoin de lui rabattre son caquet à celle-là.

— Elle n’a pas dit son dernier mot. Elle est au conseil municipal, ne l’oublie pas.

— Vu la gueule qu’elle tirait et comment elle est partie en pétard, je ne pense pas qu’elle l’oublie. D’ailleurs, tu lui as dit quoi pour qu’elle se barre comme une furie ?

— Pas grand-chose. Elle m’a demandé si j’allais proposer la création d’un espace naturiste et je lui ai dit que oui. Ça ne lui a pas plu.

— Tu penses, coincée comme elle est. Ce n’est pas demain qu’on la verra à poil. Je suis sûr qu’elle ne va jamais à la plage, elle préfère ses treillis pour aller chasser avec sa bande de sauvages.

— Quoi qu’elle fasse, il faudra composer avec elle. Je ne m’attends pas que ce soit une bataille facile. Mais je pense qu’un espace naturiste, ça pourrait attirer des vacanciers et donner un coup de boost au village l’été. On a bien besoin de faire rentrer plus d’argent dans les caisses de la commune, sans qu’elle soit siphonnée par les Bonnet comme depuis toutes ces années. Il y a tant à faire.

— N’insinue rien Guillaume. Tu sais que personne n’a jamais pu prouver que les Bonnet avaient utilisé l’argent de la commune à leur profit.

Guillaume haussa les épaules et leva les yeux au ciel. Il était de notoriété publique que le développement foncier du domaine des Bonnet avait bénéficié des largesses du maire.

— Bon, ne polémiquons pas, continua Simon. Tu crois vraiment qu’un espace naturiste va faire venir des gens ?

— Tu sais, avec les préoccupations écologistes, le réchauffement climatique et le retour vers la nature, je ne serais pas surpris que le naturisme retrouve un élan dans les années à venir comme cela s’est passé au moment des décisions du Cap et de Leucate. Alors, on se positionne et on voit ce que ça donne. Si jamais, ça ne marche pas comme prévu, on pourra toujours reconfigurer en camping à la ferme classique, même si je trouverais ça un peu triste.

— Et pourquoi ne pas déclarer tout le village zone naturiste, comme le village naturiste du Cap d’Agde ?

— C’est un peu exagéré ! Et puis le modèle du Cap n’est pas le bon. Ce n’est que du béton et du libertinage. Il faut quelque chose à vocation familiale et entièrement naturel.

— Justement, tu fais devenir Rives le premier vrai village entièrement naturiste du monde. Pas de barrière, pas de ticket d’entrée, un village nature, dans lequel le naturisme n’est pas que toléré, mais encouragé !

— Je ne suis pas certain que tous les habitants soient d’accord.

— Ils t’ont élu ! Tu étudies la proposition et puis tu vois. Je pense que tant qu’à combattre la Bonnet et ses acolytes, autant lui clouer le bec une bonne fois pour toutes.

— C’est à voir. Il faut que j’y réfléchisse.

— C’est tout réfléchi Guillaume. Faire de Rives le premier vrai village naturiste, c’est envoyer un signal fort et écrire l’histoire. Écoute, consulte qui tu veux, mais fonce !

Guillaume souriait en pensant aux rues peuplées de naturistes, déambulant nus, faisant leurs courses dans le plus simple appareil. Il adorait ces moments passés dans les espaces naturistes, comme La Jenny, sur la côte Aquitaine, ou Vera Playa, en Espagne, pendant les vacances pour la liberté totale de mouvement. Pouvoir faire ça chez lui avait un attrait indéniable.

— Tu as peut-être raison Simon. Tant qu’à défendre une décision, allons au plus haut et faisons de Rives un village nature et naturiste. Tu m’as presque convaincu, même s’il faut que je dorme sur l’idée. Et puis, il faudra que je convainque le conseil.

— Fais ton enquête. Prends ton temps. Va voir la fédé, discute avec les spécialistes du domaine, ceux qui vivent du naturisme, et puis monte un dossier en béton. Si tout le monde voit ce que ça peut apporter à Rives, tu auras la majorité. Et puis quelle victoire ? Tu feras le Vingt Heures de TF1 avec ça ! Guillaume Pétrie, le maire du premier village entièrement naturiste au monde ! Tu feras des émules, c’est sûr et certain !

Guillaume restait pensif. Il voyait bien le résultat final et souriait intérieurement aux multiples avantages de pouvoir se déplacer nu dans le village et aux alentours : plus besoin de se préoccuper du qu’en-dira-t-on, de garder un short à portée de main pour se couvrir en cas de rencontre avec des textiles grincheux, pas de vêtements collant de sueur l’été… Tous les avantages du naturisme lui revenaient en mémoire.

Avec une région bénie des dieux et ses trois cents jours de soleil par an, la nudité simple et naturelle était une évidence pour Guillaume et sa famille. Dès que la température montait quelque peu et que le soleil pointait son nez, hiver comme été, les enfants abandonnaient leurs vêtements et partaient gambader ou pédaler dans la campagne, souvent rejoints par leurs parents pour un piquenique ou une promenade familiale.

Il n’était pas rare de croiser les deux familles en train de randonner dans le plus simple appareil. Ils avaient converti certains de leurs amis au naturisme, alors que d’autres restaient habillés. Respect était le maitre mot de la famille Pétrie. Le respect décrit dans la définition du naturisme de la Fédération naturiste internationale, reprise par la Fédération française de naturisme, auquel les Pétrie adhéraient : respect de soi-même, des autres et de l’environnement, le tout en harmonie avec la nature et dans une pratique de la nudité en commun.

La famille était adhérente de la FFN depuis sa création et avait signé un accord de partenariat pour les gites. Cela permettait aux détenteurs de licences naturistes de bénéficier d’une remise et d’un accueil privilégié. Guillaume se dit qu’il faudrait qu’il discute de ce projet de village naturiste avec le bureau de la FFN. Ils avaient plus d’expérience que lui en la nature et ils pourraient certainement le guider et le conseiller.

— Tu y penses, n’est-ce pas, demanda Simon qui voyait Guillaume perdu dans ses pensées ?

— Je ne pense qu’à ça Simon. C’est une idée complètement dingue.

— Exactement, c’est pour ça qu’elle est géniale et qu’il faut la mettre à exécution. Les touristes vont venir du monde entier pour voir Rives. Les naturistes mettront la destination sur leur lieu de prédilection. Tu imagines, deux virgule un million de naturistes ou sympathisants naturistes rien qu’en France. On n’aura pas assez d’une vie pour les accueillir.

— Ça va attirer les curieux et les voyeurs aussi, tu ne crois pas ?

— On s’en occupera avec les gendarmes. Il n’y a pas de problème à Leucate, pourquoi veux-tu qu’il y en ait à Rives ?

— Il faudra s’en occuper avant que ça ne devienne un problème. Défendre le naturisme et clairement tracer la ligne rouge.

— Exactement ! Tu vois, rien n’est impossible. Ça va être génial !

— Qu’est-ce qui va être génial, demande Olivier, le colistier de Guillaume qui s’était rapproché des deux frères.

— Simon proposait de faire de Rives un village entièrement naturiste.

Olivier faillit s’étouffer avec son hot-dog dont il avait pris une bouchée.

— Tu veux faire de tout le village un espace naturiste, dit-il la bouche pleine ?

— Ne t’étouffe pas Olivier, dit Simon. Ce n’est qu’une idée. Mais une idée géniale, n’est-ce pas ?

— Une idée radicale, sans doute, géniale, je ne sais pas. Je ne suis pas certain que la population t’ait élu pour ça Guillaume. Il faudra convaincre le conseil municipal et sans doute expliquer le tout à la région.

— Ne vois pas les obstacles Olivier, reprit Simon, complètement dans son idée. Vois le résultat : un village qui attire la manne touristique, qui se développe, qui est mis sur la carte mondiale comme la première destination nature, écologique et naturiste. Un village post changement climatique. Je suis sûr que même Greta viendra.

— Si on veut garder notre calme, notre nature et notre tranquillité, il vaut mieux éviter les foules non, tu ne crois pas ?

— Je préfère le succès de tous à celui de quelques privilégiés si tu vois ce que je veux dire, Olivier.

Guillaume observait la joute verbale entre les deux hommes. Sensible aux arguments des deux, il tentait de ranger les idées dans sa mémoire pour les retrouver plus tard. Il se disait que l’affaire n’était pas gagnée et qu’elle allait demander une grosse préparation si on voulait la faire accepter et la mettre à exécution de la meilleure manière possible.

Il ne se doutait cependant pas encore ce qui l’attendait comme complications, coups bas et petites mesquineries. Le chemin n’allait pas qu’être long et compliqué, il serait semé d’embûches, toutes plus violentes les unes que les autres.

Suite…

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