6 – Le premier coup de semonce

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Précédemment…

Guillaume sortit de sa douche, s’essuya et retourna à la cuisine pour donner un coup de main à Anne. La tâche qui l’attendait envahit son esprit. Si l’idée de pouvoir vivre nu au quotidien au village avait un aspect attirant, la myriade d’éléments qu’il allait devoir prendre en compte le dépassait. Allait-il pouvoir faire face ? Il laissa filer ces idées pour se consacrer au repas.

Anne, tablier attaché autour du cou, préparait l’omelette qu’elle avait promise à son mari. Ils s’étaient offert chacun un tablier pour la Saint Valentin. Cuisiner entièrement nu n’était pas toujours une bonne idée. En parcourant internet, Anne avait trouvé des tabliers qui représentaient le corps de personnes nues. Elle n’avait pas pu résister et en avait acheté un pour Guillaume et un pour elle. Nus ou pas, ils montraient toujours qu’ils l’étaient d’une façon ou d’une autre.

— Ça sent bon, dit Guillaume en s’approchant d’Anne et en l’embrassant dans le cou.

— J’ai ajouté quelques cèpes, répondit Anne en souriant. Je me suis dit que ça te ferait plaisir.

— Et tu as eu raison comme d’habitude. J’ai une faim de loup.

— Ta matinée à la mairie en qualité de nouveau maire s’est bien passée ?

— Plus calmement qu’hier soir. Babette n’a pas encore débarrassé ses affaires personnelles. Elle devrait le faire cet après-midi d’après Josette.

— Comme ça tu pourras t’installer et t’atteler à la tâche qui t’attend.

— C’est ça. En parlant de tâche qui m’attend, Simon a eu une idée hier soir.

— Ah oui ?

— Au lieu de proposer la création d’un espace et d’un camping naturiste sur la commune, pourquoi ne pas faire de la commune un espace naturiste ?

— Tu veux dire transformer Rives en Cap d’Agde à la campagne ?

— Je n’aime pas la comparaison avec le Cap, tu le sais bien, mais oui, quelque chose du genre. En tout cas, un village dans lequel le naturisme ne serait pas que bienvenu, mais encouragé. Un vrai village naturiste dans lequel la nudité simple serait autorisé sur tout le territoire de la commune par arrêté municipal. Cela permettrait de fixer le cadre de l’article 222-32 sur l’exhibition sexuelle. On pourrait aussi mettre en place une charte écologiste et naturiste qui favoriserait l’économie circulaire, la frugalité énergétique et une autre façon de vivre, plus en lien avec la nature, par exemple. Tu vois, faire de Rives un exemple de frugalité et de sobriété énergétique. On serait dans l’air du temps en mettant le naturisme au cœur du projet.

— J’adore l’idée. Je vois déjà les immenses avantages pour la commune. Mais si tu t’attends à des oppositions sur l’espace naturiste, attends-toi à une levée de boucliers pour cette idée.

— Le point de Simon est que de toutes les façons, ça va être difficile. Alors, tant qu’à faire, tapons fort. Avec beaucoup de préparation et un peu de chance, on y arrive, si l’opposition est trop farouche, on se replie sur l’espace naturiste avec une plus grande probabilité de réussite, car ça pourra être vu par nos opposants comme une victoire, un moyen de trouver un compromis. Tu en penses quoi ?

— C’est à essayer. C’est toi le maire maintenant !

La porte s’ouvrit et Simon rentra dans la maison d’un pas énergique.

— Salut Simon.

— Bonjour, Guillaume, bonjour Anne. Tiens, il y avait ça punaisé sur le portail de la grange ce matin. Lis, ça va te donner le ton de ton mandat.

Guillaume ouvrit l’enveloppe qui avait été décachetée par son frère quelques minutes plus tôt, déplia le mot qui s’y trouvait et lut à haute voix :

Rives n’est pas un village de perver au cul nu. Oubli ton projet Guillaume, rien de bon n’arrivera ni à la commune ni à toi et ta famille si tu poursui dans cette voix. Babette. 

Guillaume resta silencieux. Les fautes de grammaire et d’orthographe le firent sourire. Ancienne maire et pas capable d’écrire deux lignes sans faire de fautes se dit-il. Sans doute l’effet de la colère, tempéra-t-il trouvant des circonstances atténuantes à Babette.

— Eh bien, ça a le mérite d’être clair et d’être une menace en bonne et due forme.

— Je t’avais dit que ça n’allait pas être simple.

— Je le sais, mais je ne vais pas me laisser intimider Simon.

— Fais quand même attention. Bon, tu pourras venir voir s’il te plait, j’ai l’impression que deux de nos bêtes sont prêtes à vêler. Il faudra sans doute appeler le véto.

— J’ai le temps de déjeuner quand même ?

— Oui, ça peut attendre une heure. J’y retourne et je te retrouve à l’étable dans une heure. Je vais jeter un œil à la trayeuse, elle a quelques ratées en ce moment, lança Guillaume en sortant de la maison.

Guillaume but une gorgée d’eau, pensif, un œil sur le mot de Babette. Il se dit qu’il allait devoir garder son idée sous le boisseau pour le moment, travailler avec les bonnes personnes et présenter un dossier que personne ne pourrait refuser compte tenu des retombées économiques pour la commune et même la région.

Cela faisait longtemps que Guillaume rêvait de son espace naturiste. Les gites avaient un peu contribué à ancrer son utopie de vie naturiste dans son quotidien. Les gens du village appelaient les deux frères les fermiers nudistes, car on pouvait les croiser dans leurs champs ou sur le tracteur au printemps vêtu d’une paire de bottes et d’un chapeau de paille. Personne, ou si peu, n’était choqué par leur « manque de tenue ». Il faut dire que les parents et grands-parents avaient montré la voie. Naturistes de la première heure, ils avaient été les premiers à acheter un appartement au Cap d’Agde et militer pour légaliser le naturisme sur le littoral languedocien. Leurs fils n’avaient que repris le flambeau en quelque sorte.

Certaines personnes, emmenées par la famille de son opposant à la mairie, se plaignaient de la nudité avérée de la famille de Guillaume, mais sans que l’attitude de cette dernière change. Leur gentillesse, dévotion pour la commune et la réussite de la ferme et de ses gites faisaient taire les plus grincheux. Alors, pour une majorité de Rivaines et de Rivains, ce n’était pas un peu de chair visible qui allait les faire changer d’avis sur les Pétrie.

— Babette a un mauvais fond, dit Anne.

— Je ne crois pas, la coupa Guillaume. C’est Émile qui tire les ficelles. Elle n’est que sa marionnette.

— Elle n’est pas une marionnette Guillaume. C’est la fille d’Émile. Elle a hérité de l’esprit tordu de son père qui écrase tout sur son passage.

— Elle sait aussi mettre de l’eau dans son vin, si je peux dire. Je l’ai vue plusieurs fois à la mairie aller contre l’avis de son père. Toujours avec une certaine subtilité. Elle semble plus malléable.

— Si tu le dis. Personnellement, je me méfie toujours des personnes aigries. Et elle l’est. Elle cache quelque chose, tu ne crois pas ?

— Je n’en sais rien. De toutes ces années à la mairie, je l’ai plutôt trouvée directe et assez prévisible. Mais parfois, elle a des attitudes ambiguës. Je ferais plus attention, maintenant qu’elle est dans l’opposition. Ton omelette est merveilleuse, ma chérie, termina Guillaume en souriant à Anne.

— Merci. Avec de bons produits et un peu d’amour, on arrive à des merveilles.

Guillaume se pencha et embrassa du bout des lèvres Anne.

— C’est vrai, mais ce n’est pas un peu d’amour que tu y mets, c’est beaucoup.

— Je t’aime toi, tu le sais bien.

Il lui sourit et ressentit une fierté d’avoir une merveilleuse épouse.

— Tu sais que je te soutiens à cent pour cent dans tout ce que tu fais. Je sais que cette histoire de naturisme te tient à cœur. Tu m’as fait découvrir le naturisme et ces innombrables bienfaits à commencer par le respect des autres. Je t’en serais toute ma vie reconnaissante. Je me souviens encore de la première fois où je vous ai vu toi, tes parents et Simon, nus. J’étais pétrifiée de peur et de honte.

— Tu ne l’as jamais montré.

— J’essayais de faire bonne figure. Je te trouvais super et il fallait que je fasse bonne impression. Alors, j’ai pris sur moi et fais bonne figure.

— Mais si je me souviens bien, tu t’es déshabillée rapidement.

— Tu te souviens bien, mais je n’étais sûre de rien et profondément honteuse au fond de moi d’être là nue face à des gens que je ne connaissais pas et à mon amoureux. La nudité pour moi était purement sexuelle. Alors, être là, à poil, avec mon copain, son frère et ses parents, c’était un truc totalement irréel.

— Tu ne me l’avais jamais dit.

— C’est vrai. J’avais fait illusion. Jouée la comédie en quelque sorte. Mais, tu sais bien que ça n’a pas duré longtemps. Je me souviens que tu m’as fait visiter la ferme et que tu m’avais dit que je pouvais m’habiller si je le voulais, mais non, je suis restée nue et ce tour du propriétaire a non seulement eu raison de ma honte, mais a surtout distillé dans mes veines le confort que la nudité procure. Quand on est passé à table, j’étais convertie. Je repense souvent à cette journée. Le naturisme ne s’explique pas. Il ne peut pas l’être. Il doit se vivre. On doit se faire violence pour briser ses propres tabous. C’est ce qui le rend difficile d’accès pour une majorité de gens.

Guillaume écoutait Anne en finissant son assiette.

— Je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est cette difficulté que tu auras à affronter. Faire tomber les préjugés demande beaucoup d’intelligence.

— Et tu ne me crois pas capable d’en faire preuve, demanda Guillaume d’un ton sarcastique un peu joué ?

— Oh que si, tu en es capable. Tu as surtout plein de bienveillance qui te sera nécessaire et aucun préjugé sur les autres. Je suis certaine que tu trouves des circonstances atténuantes à Babette.

— C’est vrai.

— Tu vois, dit-elle en souriant. Fais attention à toi. Il y a toujours des gens méchants qui sont jaloux du bonheur d’autrui et qui l’utilisent pour alimenter leur frustration.

— Je t’aime, madame Pétrie, coupa Guillaume. Merci de tes mots. Ils sont ma force.

Suite…

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