14 – Une plainte juridiquement recevable

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Précédemment…

Guillaume arrêta son vélo devant la permanence de l’association des naturistes de Rives. Il y vit Didier et poussa la porte.

— Salut Guillaume. Ça fait plaisir de te voir. Déjà en tenue de peau ?

— Tu sais que je ne peux pas m’en empêcher. Tu vas bien ?

— Oui parfaitement bien. Et toi ?

— On va dire que oui, mais je voulais te voir, car la région me met un peu la pression.

Guillaume raconta ses conversations de la matinée. Didier l’écouta religieusement, sans commenter, même s’il bouillait intérieurement. Didier, comme Guillaume, était un naturiste fervent. Attenter à sa liberté de vivre librement l’avait toujours fait grincer des dents. Il trouvait Guillaume courageux de mener cette bataille pour le naturisme. Il la trouvait aussi un peu folle, mais aussi enthousiasmante. La tournure que prenaient les événements l’inquiétait un peu.

— Il faut peut-être que tu mettes en veilleuse, le temps que les choses se tassent, lui dit Didier.

— Je ne sais pas Didier. Je serais déçu de devoir renoncer.

— Moi aussi. Mais on pourrait peut-être faire du bois de chêne, une zone naturiste ? Ce serait un commencement. Il n’est pas gigantesque, mais il y a un parcours de santé, un chemin de randonnée et quelques aménagements de pique-niques. Ça ferait un bel espace.

— J’y ai pensé et oui, c’est un pis-aller. Il y a aussi la nouvelle zone à lotir. On pourrait la rendre naturiste.

— C’est une bonne idée. Et y ajouter une zone touristique, avec quelques gites ou une partie camping, en l’agrandissant jusqu’à la rivière.

— Oui, c’est une autre idée, mais on dénature le projet initial.

— C’est vrai Guillaume, mais d’un autre côté, tu marques des points, petit à petit. Tu laisses s’installer l’idée du naturisme et tu attires des pratiquants. Allez, on va trouver une solution.

— Merci de m’avoir écouté.

— De rien, Guillaume, c’est toujours un plaisir.

Guillaume ressortit du local, sans remarquer, une fois de plus, l’homme qui le prenait en photo, le même que celui qui était sur la place de la mairie quand il en était parti.

Le facteur glissa un courrier recommandé et une grande enveloppe blanche dans la boite aux lettres de la ferme. L’été ne voulait toujours pas tirer sa révérence. Le ciel était d’un bleu azur et le soleil inondait la campagne. Anne qui avait entendu la voiture repartir, sortit pour aller chercher le courrier.

Elle prit la grande enveloppe blanche, l’ouvrit et en sortit le dernier numéro de Naturisme Magazine. Elle jeta ensuite un œil à la lettre recommandée. Elle était adressée à Guillaume et venait de la gendarmerie. Elle fronça les sourcils. Ça ne sentait rien de bon, se dit-elle.

De retour à l’intérieur, elle posa la lettre sur la table de la cuisine, se servit un verre d’eau et s’assit pour feuilleter le magazine. La page Actualités revenait sur la cyclonue, quelques belles photos et une interview de Guillaume. Elle sourit. C’était une belle publicité qui plaçait Rives sur la carte des destinations naturistes se dit-elle. Elle parcourut les autres pages, s’arrêtant par-ci par-là, lisant un morceau, regardant une photo, avant de refermer le magazine et de se dire qu’elle aurait de la lecture ce week-end.

Son regard se posa sur la lettre. Que pouvait vouloir la gendarmerie à Guillaume ? Elle hésita quelques instants à l’ouvrir, la curiosité sans hésitation, mais se dit que Guillaume n’allait pas tarder. En effet, quelques minutes plus tard, il appuyait son vélo contre le mur de la maison. Anne l’accueillit et lui tendit le recommandé. Il s’agissait d’une convocation à la gendarmerie, suite à une plainte d’un habitant pour exhibition sexuelle à l’encontre de Guillaume Pétrie.

— Alors, c’est quoi, demanda Anne ?

— Une plainte contre moi.

— Une plainte de quoi ?

— Exhibition sexuelle.

— Exhibition sexuelle, s’exclama Anne ?

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— Rien, tu le sais bien.

— Tu ne t’es pas promené à poil dans le village par hasard ?

— Si. Après le coup de fil de Dominique, j’étais un peu énervé. Je suis parti de la mairie pour aller voir Didier, mais en me déshabillant. J’étais tellement déterminé à faire de Rives un village naturiste que je me suis dit que c’était comme si c’était fait.

— Et tu as croisé du monde ?

— Oui, il y avait des passants. D’ailleurs, certains m’ont salué normalement.

— Guillaume, dit Anne en secouant la tête. Je pense que tu as fait une grosse bêtise. Qu’on se promène nus dans la campagne n’a jamais prêté à conséquence, mais au village, tu sais comme moi que cela peut être mal vu.

— Pendant la cyclonue, on n’a pas eu de problème.

— La cyclonue était une manifestation et tu sais comme moi que la liberté d’expression est défendable pendant une manifestation, plus difficilement dans la vie de tous les jours. Tu ferais mieux d’aller voir les gendarmes et de régler cette affaire au plus vite.

Guillaume se rendit compte de la boulette qu’il avait faite. Tout était allé un peu trop vite et sa décision de partir de la mairie en tenue d’Adam n’était sans doute pas la meilleure décision qu’il ait prise. Il irait à la gendarmerie après déjeuner pour voir ce dont il retournerait.

Guillaume se rendit à la mairie, salua le militaire de faction et fut reçu par l’officier de garde. Les craintes d’Anne étaient fondées. Un habitant de Rives, un certain René Dutertre, avait porté plainte pour exhibition sexuelle et trouble à l’ordre public contre Guillaume Pétrie. Le plaignant avait produit des photos sur lesquelles on voyait Guillaume nu à vélo et nu sortant du local de l’association des naturistes de Rives. Or, on était dans un espace public et l’exhibition sexuelle imposée à la vue d’autrui était un délit au titre de l’article 222-32 du Code pénal.

Il n’y a pas exhibition sexuelle s’indigna Guillaume. La nudité simple n’est pas de l’exhibition sexuelle, dit-il. Le gendarme laissa Guillaume expliquer sa position, prit la déposition de Guillaume et lui dit qu’il devrait passer la plainte au procureur de la République qui déciderait des suites à donner.

Le plaignant avait, dit-il, subi un préjudice moral et il ne pouvait pas classer la plainte sans suite, puisque Guillaume reconnaissait les faits. Il s’insurgea contre cet aspect de l’affaire. Il ne reconnaissait pas les faits d’exhibition sexuelle, seulement de sa nudité simple. Mais le gendarme insista sur le principe qu’il n’était pas là pour juger les faits, mais pour recevoir la plainte et dans la mesure où Guillaume ne niait pas avoir été nu dans le village de Rives, il devait suivre la procédure.

Guillaume repartit passablement énervé. Arrivé à la ferme, il fila dans le bureau et appela son avocat.

— Salut, Jean, c’est Guillaume.

— Salut Guillaume. Que puis-je pour toi ?

— Je t’appelle parce que je reviens de chez les gendarmes suite à une plainte portée contre moi pour exhibition sexuelle.

— Et tu as contesté les faits ?

— Je n’ai pas contesté que j’étais nu, puisque des photos ont été prises sur lesquelles on me voit nu, mais j’ai contesté l’exhibition sexuelle. Tu me connais. Je suis naturiste, mais pas exhibitionniste.

— Oui, je le sais, mais tu sais que le droit français est flou vis-à-vis de cette notion d’exhibition sexuelle. Il y a jurisprudence dans les deux sens. Tout dépend du juge qui instruit le dossier. Il se peut aussi que le procureur décide de classer le dossier sans suite. Pour le moment, il n’y a pas grand-chose à faire qu’à attendre. Tu aurais dû m’appeler avant d’aller à la gendarmerie.

— Je ne pouvais pas savoir que ça allait aller dans ce sens.

— Bon, ne te fais pas de mouron. Ça va suivre la procédure et va prendre quelques semaines. Il y a un petit risque que cela aille au tribunal. Si tu reçois une convocation, tu m’appelles et on travaillera sur le dossier. En attendant, tu mets cette histoire derrière toi.

— Plus facile à dire qu’à faire, avec ma position.

— Quelle position ?

— Je suis maire de Rives. 

— Ah oui, cela risque de te poser quelques problèmes. Mais pas avant que l’affaire soit entendue au tribunal. D’ici là, tu oublies.

— Et si les photos fuirent dans la presse ?

— Tu penses qu’il y a un risque.

Guillaume expliqua à Jean le projet qu’il portait pour la commune, la cyclonue, l’association des naturistes, son militantisme, ses gites, etc. Jean écoutait Guillaume égrener les projets, ses idées, les bienfaits du naturisme, puis le coupa. Il lui dit que tout ceci pouvait soit militer en sa faveur soit se retourner contre lui. Certes, le naturisme était autorisé en France, mais dans des zones prévues à cet effet. Ce que Guillaume défendait était plus un naturisme décloisonné, en liberté si on voulait.

Cependant, le législateur pouvait ne pas l’entendre de cette oreille et voir dans la simple vue ou dans la simple action de faire voir, une exhibition. Ainsi, un juge pouvait qualifier d’exhibition sexuelle la simple vue des parties génitales d’un individu, stricto sensu. Certes, c’était une position plus morale que juridique, mais parfois moral et droit se mêlaient sans que l’on puisse rationnellement démêler l’un de l’autre. En attendant, Jean demanda à Guillaume de lui envoyer le plus de documents sur son engagement naturiste, comme une copie de sa carte de membre de la fédération de naturisme, l’enregistrement de ses gites, etc. Tout ce qui pourrait aller dans le sens qu’il n’était pas un exhibitionniste, mais bel et bien un naturiste.

Les deux hommes raccrochèrent en se promettant de se tenir au courant et Jean fit promettre à Guillaume de se tenir à carreau d’ici qu’on entende parler des suites de la procédure. Pas de nudité publique et aucun risque de récidive potentiel, insista Jean. Et une mise en sommeil du projet naturiste pour le moment. Il fallait faire revenir la paix au village et montrer que Guillaume était le maire de tous.

Guillaume se dénuda et alla piquer une tête dans la piscine. Il avait besoin de retrouver un peu de sérénité. Il allait en avoir besoin dans les jours qui suivraient. Il se remémora la discussion qu’il avait eue, houleuse, avec Babette le soir de son élection. Il savait que la partie n’était pas gagnée. Il était prêt mentalement à se battre pour ses idées comme il l’avait toujours fait, surtout lorsqu’il s’agissait de défendre le style de vie qu’il affectionnait particulièrement. Il ne se doutait pas qu’il allait autant souffrir émotionnellement. Il ne savait pas encore que le pire était à venir.

Suite…

2 COMMENTS

  1. En effet… Guillaume me semble bien naïf de n’avoir pas pensé qu’une plainte serait déposée s’il déambulait nu dans les rues de son village. Le fait d’en être le maire, à savoir le premier magistrat de la Commune, est un facteur aggravant. Nous, naturistes, avons bien de la peine à comprendre en quoi la nudité simple en public peut choquer certaines personnes au point de les amener à porter plainte. C’est oublier la chape de pudibonderie que des siècles de catholicisme et d’autres religions ont créée chez nos concitoyens. C’est aussi aller contre l’industrie du textile et de la mode. Comment expliquer qu’une tenue dite sexy, un décolleté profond, une jupe très courte sont beaucoup plus suggestives que la simple nudité, pure et sans fards. Il est temps de promouvoir notre mode de vie naturiste en ce qu’il a de sain et familial, à le sortir des ghettos de nos centres naturistes. Par les cyclonues, les manifestations, les réseaux sociaux… Mais rappelons-nous toujours que nous restons largement minoritaires et que le respect de l’autre, dans ses différences, est à la base de notre mouvement. Respectons donc, aussi, les textiles!

    • Oui Jean-Paul, naïf sans doute, mais pas totalement… je te laisse découvrir la suite. Quant à la discussion sur le textile, son pouvoir de séduction et aussi les pollutions qui sont liées à la deuxième industrie la plus polluante au monde, je préfère ma nudité. Le respect va dans les deux sens à mon avis, mais c’est un vaste sujet…

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