11 – Rives sera Naturiste

0
190

Précédemment…

— Comme nous avons le quorum, nous pouvons commencer. Josette, pouvez-vous donner l’ordre du jour aux membres du conseil municipal ?

— Oui, monsieur le maire.

Le conseil écouta quasi religieusement Josette égrener les sujets à l’ordre du jour, ayant gardé pour la fin, décision prise par Guillaume, celui concernant le projet d’arrêté municipal faisant de la commune de Rives une zone naturiste. Quand Josette arriva à cet élément, Guillaume ne put ignorer le regard noir que lui lança Babette. Il s’attendait à une opposition farouche de sa part. Il savait que quelques conseillers sans étiquette pouvaient basculer contre le projet. Il connaissait aussi la capacité d’intimidation des Bonnet. Mais, il était prêt. Autant qu’on peut l’être pour affronter un ennemi hors de sa ligue.

Rives restait une petite commune et les points à l’ordre du jour furent parcourus rapidement, les décisions prises sans que de longues discussions viennent interférer. On arriva alors rapidement au projet cher au cœur de Guillaume.

— Projet d’arrêté municipal relatif à la mise en place d’une zone naturiste sur la commune, commença Josette. Préambule. Le naturisme est une manière de vivre en harmonie avec la nature caractérisée par une pratique de la nudité en commun qui a pour conséquence de favoriser le respect de soi-même, d’autrui et de l’environnement. La nudité en commun indiquée dans la définition précédente est considérée simple et non sexuelle et n’est pas à elle seule constitutive d’une infraction pour exhibition sexuelle telle que définie dans l’article 222-32 du code pénal. Article 1. Autorisation de la nudité simple. La nudité simple et non sexuelle est tolérée sur l’ensemble du territoire de la commune. Le présent arrêté a pour objectif d’autoriser le naturisme sur l’ensemble du territoire de la commune et de ne pas pénaliser la nudité simple et non sexuelle. Article 2. Actes Sexuels. L’autorisation de la nudité simple n’entraine aucunement celle d’actes sexuels, réels ou simulés, impliquant une ou plusieurs personnes imposées à la vue d’autrui dans un lieu accessible aux regards du public, qui tombent sous le coup de l’article 222-32 du Code pénal et restent strictement interdits. Article 3. Signalétique. Une signalétique Zone Naturiste sera affichée sur chaque route et chemin permettant de pénétrer sur le territoire de la commune et sur le panneau d’affichage municipal. Cette signalétique fera d’une définition et d’une maintenance stricte afin d’être lisible par tous et réduire l’effet de surprise des visiteurs. Article 4, notification au préfet. Une copie du présent arrêté est notifiée au préfet. Il en sera de même pour toute modification ultérieure dudit arrêté.

— Merci Josette. Y a-t-il des questions, demanda Guillaume ?

— Donc, si je comprends bien monsieur le maire, dit Babette sur un ton hautain et à la limite de l’arrogance, il sera possible de se promener tout nu sur le territoire de la commune sans que personne puisse y redire quoi que ce soit ?

— Oui Babette, tu as bien compris ?

— Et que faites-vous de la sensibilité des habitants que la nudité peut choquer ?

— Nous la prenons en compte et la comprenons, Babette. Le succès de la cyclonue et la création de l’association naturiste de Rives contribuent à la démystification de la nudité simple. Par ailleurs, l’association a procédé à un sondage auprès de la population adulte, auquel ont répondu 83 % des Rivaines et des Rivains. Seuls 4 % se sont dits choqués par la nudité. L’association mène auprès de ces habitants une campagne de sensibilisation dont les premiers résultats semblent encourageants. Il semble donc que la crainte légitime dont tu fais preuve ne soit éliminée en douceur.

— Et qu’en est-il des visiteurs qui peuvent aussi être choqués et véhiculer une image dégradante de la commune ?

— Les panneaux d’informations aux entrées du village informeront ces visiteurs du caractère simple, naturel et non sexuel de la nudité tolérée sur le territoire de la commune.

— Et qu’en est-il des retombées désastreuses possibles au niveau de la fréquentation touristique ?

— L’expérience naturiste de Leucate en France ou de Vera Natura en Espagne indique plutôt des retombées positives, à la fois touristiques et économiques. Les opérateurs touristiques qui se sont déjà tournés vers le naturisme sur la commune nous ont tous indiqué une hausse de la fréquentation. Ta crainte est largement infondée.

— Monsieur le maire ne craint-il pas la montée de la violence sur le territoire de la commune, menée par des groupes religieux ou laïcs extrêmes ?

— Nous allons travailler avec la gendarmerie et la préfecture pour garantir la sécurité de nos concitoyens. De plus, aucun débordement du type que vous décrivez ne survient dans des villages naturistes comme Leucate. Il est donc peu probable que cela survienne ici. Mais nous allons prendre toutes les dispositions nécessaires. Tu as d’autres questions ou tu cherches à faire obstruction pour le plaisir, demande Guillaume, sur un ton légèrement exaspéré ?

— Non, Guillaume, je pose les questions que se posent nos concitoyens inquiets. Tes amis les culs nus ne se les posent pas. Vous vivez dans un monde de Bisounours où tout est beau et tout le monde est gentil. Mais ce n’est pas le cas. Il y a des tonnes de malades dehors et laisser les gens se balader à poil n’importe où va attirer tout ce que la France compte de prédateurs sexuels et de malades mentaux.

— Babette, arrêta Guillaume. Je comprends tes craintes et celles de nos administrés. Certaines sont infondées, c’est le cas des malades mentaux et des détraqués sexuels. Je ne vais pas revenir sur les affaires en cours au niveau national ou international, mais elles se sont toutes déroulées dans les lieux clos, pas en plein air. Quant aux craintes de nos administrés, nous les prenons avec le plus grand sérieux. As-tu d’autres questions ?

— Pas pour le moment, mais on n’en restera pas là.

— Si personne n’a de questions, je propose que nous ajournions la réunion et nous mettrons au vote le nouvel arrêté lors du prochain conseil. La proposition sera affichée pour être partagée avec la population et recevoir les commentaires éventuels. Même si ce n’est pas la procédure habituelle, je préfère un peu de démocratie participative sur une telle décision. Nous nous revoyons donc dans quinze jours pour procéder au vote. Bonne journée à tous.

Sébastien le premier adjoint retrouva Guillaume dans son bureau. Sébastien était proche de Guillaume, sans être un de ses meilleurs amis. Un peu plus jeune, il était viticulteur et néorural. Il avait abandonné un poste de cadre technique en région lyonnaise pour acheter des vignes et se lancer dans le vin. Militant de toujours, il lui avait semblé naturel de se lancer dans la politique municipale.

Il soutenait le projet de Guillaume, avait participé à la cyclonue avec son compagnon, mais les propos de Babette l’avait mis mal à l’aise. Il se confia à Guillaume qu’il sentit aussi mal à l’aise.

— Ce projet dérange, Sébastien, c’est normal. La nudité dérange aujourd’hui. Cela fait des années qu’on la sexualise, qu’on en fait une marchandise qui sert à vendre des vêtements, des produits de beauté et toute sorte de trucs plus ou moins inutiles. Alors quand on parle de nudisme et de naturisme, les gens pensent à toutes les déviances qui y sont associées. La bonne morale bourgeoise refait son apparition.

— Je comprends tout ça, Guillaume. Mais les Bonnet ne sont pas du genre à se laisser faire.

— Et je ne m’attends pas à ce qu’ils se laissent faire. Ils ne le font pas du reste. Les questions que Babette pose ne viennent pas de nos administrés, mais de son père, j’en suis certain.

— N’empêche qu’elle fait douter.

— C’est ce qu’elle cherche.

— Elle peut faire pencher le conseil de son côté sur ce projet, tu ne crois pas ?

— C’est possible. On prend un risque. Mais il faut tenir bon, ne pas se laisser intimider, informer, éduquer, expliquer… Je sais ce que le naturisme apporte aux gens et je n’aurais de cesse de l’expliquer. C’est une des solutions aux crises que nous traversons, j’en suis sûr.

— Tu n’es pas un peu extrême ?

— Peut-être, mais je ne le crois pas. Tu es toujours avec moi ?

— Oui, ne t’en fais pas, mais je me dis qu’on va avoir besoin de plus de soutien.

— Qu’est-ce que tu proposes ?

— On pourrait faire une réunion d’information en plus. Comme tu le dis, expliquer, informer.

— Je te laisse l’organiser ? Tu vois avec Anne et Didier de l’asso ?

— OK, je m’en occupe.

— Merci Sébastien. On va y arriver.

Guillaume enfourcha son vélo et repartit vers la ferme, en empruntant les chemins pour profiter nu des derniers beaux jours avant l’hiver. Les couleurs de l’automne avaient fait leur apparition. Les jaunes, les oranges et les rouges avaient remplacé les tons de vert. Dans quelques semaines, seuls les pins resteraient verts alors que le reste de la nature se dénuderait complètement.

Si les températures autorisaient moins la nudité en extérieur, Guillaume aimait ce changement de saison et le froid ne l’arrêtait pas de se dénuder dès que possible, c’est-à-dire plus que la majeure partie des naturistes. Non seulement l’activité permet de supporter le froid sur la peau, à condition de protéger les mains, les pieds et la tête, mais le froid permettait de renforcer les défenses immunitaires naturelles. Ni Guillaume, ni Anne, ni leurs enfants ne voyaient de docteur fréquemment. En fait, Anne et Guillaume n’avaient jamais été malades depuis qu’ils se connaissaient. Pas de rhume, pas de grippe, pas de problème de peau, de digestion ou autre. Une vie saine et active les protégeait des vicissitudes de la modernité.

Guillaume vit s’envoler un couple de bécasses. Il sourit. Elles étaient libres. D’un certain côté, il les enviait. D’un autre, il était content d’être qui il était et surtout fier de pouvoir défendre ce à quoi il croyait. Il ressentit un doux frisson le long de sa colonne vertébrale. Il poussa sur les pédales et se leva en danseuse pour affronter la dernière petite côte.

Un coup de feu à sa gauche le fit presque sursauter. Suivi d’un autre, le doute ne pouvait être permis. C’était des chasseurs et ils n’étaient pas loin. Guillaume et Simon chassaient de temps à autre aussi, une chasse qu’ils appelaient raisonnée. Pas toujours en accord avec les autres chasseurs, ils se battaient pour faire respecter les distances et la sécurité.

En haut de la côte, il les vit à moins de cinquante mètres. On ne pouvait pas ne pas les voir avec leurs gilets orange. Trois chiens déboulèrent en aboyant. Il s’arrêta, mit pied à terre et laissa les chiens le renifler avant de repartir vers leurs maitres. Il leva la main pour faire signe et reprit son chemin. Les deux chasseurs le regardèrent passer un sourire narquois aux lèvres.

Suite…

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.