12 – Un Dimanche au bord de la violence

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Précédemment…

Le téléphone de Guillaume vibra sur la table de la cuisine. En train de prendre son café, il vit que c’était Didier. Il décrocha.

— Allo, Didier ?

— Guillaume, il faut que tu rappliques à la mairie, il y a du grabuge ?

— Du grabuge, comment ça ?

— Viens, tu verras par toi-même. J’ai déjà appelé la gendarmerie.

Guillaume enfourcha son vélo et appuya de toutes ses forces sur les pédales pour se lancer sur la route. De loin, il vit un panache de fumée qui montait depuis le village et se détachait nettement sur le fond azur du ciel sans nuage.

Il comprit d’où venait cette fumée quand il entra dans le village. La route d’accès à la mairie était barrée par une barricade de pneu qui brulait. Didier attendait Guillaume à quelques mètres de là. Derrière, sur la place de la mairie, un groupe d’une vingtaines de personnes, pour la plupart en treillis, discutait. Une banderolle avait été déployée sur la façade de la mairie : « Non aux culs nus à Rives ! »

— Bonjour Guillaume, dit Didier en lui serrant la main.

— Salut Didier. Qui c’est ?

— Oh, la bande à Jérôme et Babette.

— Évidemment, ça ne peut être qu’eux, répondit Guillaume en plissant les yeux pour essayer de distinguer Babette entre les volutes de fumée noire. On peut passer ?

— Pas par là, mais sans doute par l’autre côté de la rue.

— On va faire autrement. Il sortit son téléphone portable de la poche de son blouson et appela la fiche de Babette.

Un téléphone sonna dans le lointain et Guillaume remarqua Babette, de dos, se retourner et prendre l’appel.

— Guillaume, c’est toi ?

— C’est moi Babette. Tu fais quoi là, à part dégrader la commune ?

— Je ne dégrade pas la commune, on fait un petit feu de joie.

— Ne te fous pas de ma gueule. Tu auras à en répondre devant les gendarmes.

— Mais toi aussi, tu en auras à répondre devant les gendarmes pour te promener à poil avec tes culs nus sur le territoire de la commune et dans la campagne. On ne veut pas voir ta bite ou la chatte de ta femme.

— Inutile d’être grossière Babette.

— Ne me donne pas d’ordre Guillaume. Je suis grossière si je veux. Parce que tu ne crois pas que tu es grossier en te promenant la queue en l’air et en imposant aux autres la vue de ta nudité ?

— Écoute, tu avais…

— Je n’avais rien, le coupa Babette. Je sais ce que tu vas me dire: que je pouvais, ou plutôt que je peux, et je vais, m’opposer à ton arrêté municipal. Je vais le faire, ne t’inquiète pas.

— Et c’est la démocratie. Tu sais que je respecte…

— Je sais, le coupa t-elle de nouveau, tu respectes le jeu démocratique…

— Et ce que tu fais là, c’est Guillaume qui la coupa cette fois-ci, n’est pas démocratique, ni respectueux.

— Le respect mon cul, Guillaume. Tu crois que toi et tes culs nus respectez nos sentiments ?

— Oui.

— Non ! Ta nudité choque. Tu es un exhibitionniste et les exhibitionnistes, on n’en veut pas à Rives. C’est tout.

— Babette…

— Quoi, lança-t-elle agressivement ?

— Les gendarmes vont arriver.

— Et ?

— Ils dresseront un procès-verbal pour dégradation de biens publics. Ça ne va pas aider ta démarche.

— C’est ce qu’on verra, dit-elle en raccrochant et en se tournant vers son groupe.

Quelques hommes rirent de bon coeur et un au moins fit un doigt d’honneur en direction de Guillaume et et Didier. Un autre mit sa main sur son entre-jambe pour faire mine de montrer son sexe. Le message semblait on ne peut plus clair.

Guillaume vit alors les fusils posés en faisceau. Il y avait cinq faisceaux. Les fusils, canons vers le haut, formaient de petits wigwams.

La camionnette de la gendarmerie arriva, se gara à proximité de Guillaume et le lieutenant en descendit. Les deux hommes se saluèrent, s’échangèrent quelques mots et le gendarme s’approcha du tas de pneu. Il partit à pied avec Didier, Guillaume et deux de ses hommes pour passer par l’autre côté de la route.

Il n’avait pas été bloqué et les cinq hommes se retrouvèrent alors face au groupe des manifestants. Babette s’avança. Elle sera la main des gendarmes et refusa celle de Guillaume et Didier qu’elle regarda de haut. Au bout de quelques minutes de discussion, Babette et ses acolytes acceptèrent de quitter les lieux pacifiquement et de décrocher la banderole qu’ils avaient accrochée.

En quelques minutes l’incident était clos et Guillaume accepta qu’aucune suite ne soit donnée. Les pompiers prirent en charge le feu de pneus et en moins d’une heure, la place de la mairie avait retrouvé son aspect paisible. Dimanche pouvait continuer sous des auspices plus pacifiques.

Guillaume remarqua qu’une feuille avait été collée devant celle du projet de l’arrêté municipal de la colère. Y était écrit la même phrase que sur la banderole qui avait ornée la façade de la mairie. Guillaume tenta de l’arracher de la surface vitré, mais des morceaux restaient. Il lui faudrait du white spirit pour tout nettoyer. Il nota mentalement de revenir. Il salua Didier et repartit sur son vélo.

En arrivant à la sortie de Rives et avant de tourner vers son chemin habituel. Il vit une autre banderole qui avait été déployée le long de la route: « Rives ne veut pas des culs nus ». Il fait demi-tour et se dirigea vers l’autre route qui permettait d’accéder au village avec un pressentiment. Ces craintes furent vites confirmées. À chaque entrée du village, derrière le panneau Rives-en-Bellongues, se dressait une banderole similaire.

Il eut le réflexe de vouloir l’enlever, mais il se retint. Déclarer la guerre en employant les mêmes armes que ces ennemis n’apporterait rien de bien. Il allait devoir en discuter avec Didier, Anne, Simon et Marie. Il fallait qu’ils réfléchissent ensemble à l’attitude à adopter.

Il se remit alors en selle et quelques minutes plus tard se déshabillait pour revenir nu sur son chemin habituel. Au même endroit, ou à peu près, que le veille se trouvaient les deux chasseurs et leurs chiens. Au lieu de se contenter de le regarder passer, un des deux leva son fusil, l’épaula et visa dans sa direction. Instinctivement, Guillaume sauta de vélo et s’accroupit. Il entendit rire en se relevant. Les deux hommes se retournèrent et repartirent en sens inverse.

Le coeur de Guillaume battait la chamade dans sa poitrine. Ça allait trop loin se dit-il. La menace était claire, il en convenait, mais inacceptable. Il vit Simon dans la cour de la ferme et lui raconta la matinée, le feu, les gendarmes, las banderoles et les chasseurs. On pouvait entendre quelques coups de feu dans le lointain. Sans doute les deux abrutis que Guillaume avait rencontré, se dit-il.

Simon calma Guillaume dont le sang n’avait fait qu’un tour. Une fois encore, le doute l’envahit. Ce n’était ni sa conception des choses, ni sa vision d’une commune apaisée. Le naturisme c’était le respect, pas l’irrespect dont avait fait preuve Babette et sa clique.

Anne sortit de la maison pour aller rendre visite aux locataires des gites. Elle avait noué un paréo autour de sa taille, chaussé une paire de tongs et portait un panier remplit de quelques légumes. Elle vit Simon et Guillaume en grande discussion et s’approcha. Après que Guillaume l’ait mise au courant, son avis était sans appel: laisser tomber. Ignorer cette bande d’hurluberlus et continuer à faire avancer le projet. Guillaume se dit qu’elle avait sans doute raison, mais il ne pouvait s’empêcher de douter de nouveau.

Il laissa repartir Simon qui avait à faire et rentra dans la maison pour prendre un café et réfléchir. Matthieu et Agnès prenaient leur petit déjeuner. Il s’assit avec eux et discuta. Ses enfants étaient sa bulle d’air et ils allaient une fois de plus lui changer les idées. Enfin, c’est ce qu’il imaginait, mais le répit fut de courte durée.

Deux coups de feu retentirent qui firent sursauter les enfants. Guillaume sauta de sa chaise. Ils étaient trop forts pour ne pas être sous les cent cinquante mètres de sécurité. Il se précipita dans la chambre, attrapa une chemise, son bleu de travail, une paire de chaussette, les enfila et alla chausser une paire de botte. Puis, il ouvrit l’armoire à fusil et attrapa son Berretta Parallelo, mit une boite de cartouche dans sa poche et endossa son gilet orange.

Quelques secondes plus tard, il se dirigeait en direction des coups de feu qui avait fait sursauter ces enfants. Les deux chasseurs se trouvait à une centaine de mètres de la maison, lui tournant le dos. Guillaume chargea son fusil et tira deux coups en l’air. Les deux hommes sursautèrent à leur tour et se retournèrent.

— Vous êtes à moins de cent cinquante mètres d’une habitation. En total infraction avec le règlement de chasse, cria Guillaume.

— Tiens, le cul nu s’est couvert, railla un des deux individus.

— Depuis quand on doit chasser à plus de cent cinquante mètres d’une habitation, répondit l’autre ?

— Depuis que nous allons le faire voter pour éviter des chasseurs irresponsables comme vous et protéger la population, y compris les autres chasseurs.

— Eh bien, vous viendrez nous le dire quand vous aurez fait voter la règle, n’est-ce pas José ?

— On ira peut-être chasser à poil à ce moment-là, dit « José » en ricanant.

— On ira de toute façon chasser les animaux à poil pour sûr.

Les deux hommes rigolèrent lourdement.

— Ça vous fait peut-être rire, cria, en colère, Guillaume. Mais je n’hésiterait pas à porter plainte si je vous revois.

— On ira payer nos 38 euros d’amende, monsieur le maire, ne vous inquiétez pas, répondit « José ». Allez viens, Patrick, on n’est pas les bienvenus chez les culs nus. De toute façon, leurs bécasses sont pourries.

Guillaume les regarda s’éloigner, le coeur battant la chamade dans sa poitrine. Quand ils disparurent derrière la colline, il tourna les talons et retourna à la ferme. Anne se trouvait devant la porte, un regard interrogateur sur le visage et Agnés dans ses bras.

— Que s’est-il passé Guillaume, demanda-t-elle ?

— Rien pour le moment, mais deux chasseurs, sans doute de la clique de Babette était à proximité de la maison, à portée de fusil.

— Tu les connais ?

— Non. Je ne connais que les prénoms qu’ils ont utilisé, José et Patrick.

— Comment sais-tu qu’ils sont de la clique de Babette ?

— Je n’en sais rien Anne, mais tu cherches quoi, demanda-t-il, énervé ?

— Calme toi Guillaume, viens dans la maison et pose ce fusil.

Anne poussa Agnès devant elle et tendit la main à Guillaume.

Suite…

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