16 – Sans suite

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Précédemment…

La plainte déposée contre Guillaume arriva sur le bureau du procureur. Il la lut, estima que les juges avaient sans doute mieux à faire que d’instruire une telle naïveté de comportement et la classa sans suite. Il attrapa cependant une feuille de papier à entête du parquet et griffonna quelques mots à destination de Guillaume.

Il se trouvait, heureux hasard, que le procureur était aussi naturiste à ses heures. S’il comprenait la démarche naturiste et surtout la différence entre naturisme et exhibitionnisme, il avait à cœur le respect des lois de la république, mais en connaissait aussi la liberté d’interprétation des juges.

Il rappela donc à Guillaume, avec une certaine bienveillance, qu’il avait été bien naïf, qu’il attendait une attitude exemplaire d’un élu et qu’il ne laisserait pas passer une autre plainte s’il devait y en avoir une. Il relut sa prose, glissa la lettre dans une enveloppe et la posa sur la pile du courrier à expédier. Il continua ensuite à parcourir l’ensemble des plaintes qui nécessitait son action.

Guillaume lut avec soulagement la lettre du procureur. Il était passé à deux doigts d’une comparution au tribunal qui aurait pu se révéler désastreuse pour sa mandature. Il se dit qu’il avait eu de la chance et que s’il ne devait pas jouer avec elle, il pouvait en profiter pour faire amende honorable et avancer le nouveau projet.

Il appela Jean, l’avocat qu’il avait appelé quelques semaines auparavant, pour le tenir au courant. Il ne cacha pas sa surprise du classement sans suite, les faits étant avérés et l’auteur connu. Il dit à Guillaume qu’il avait eu une chance insolente, mais qu’il ne devait pas en profiter pour faire tout et n’importe quoi. Guillaume confirma qu’il avait bien compris et qu’il réalisait à peine qu’il était passé à un cheveu de la catastrophe.

Il raccrocha, soulagé, et se remit au travail sur les autres dossiers de la commune. Ses dernières semaines, les choses avaient avancé et Babette s’était montré un peu moins véhémente. Si elle continuait à faire de l’obstruction, elle faisait des propositions un peu plus constructives. Guillaume avait aussi remarqué un autre changement, subtil, mais somme toute visible : elle se maquillait.

Babette était aux yeux de tous ce que l’on pouvait qualifier de garçon manqué. Toujours, ou presque, en chemise-pantalon-chaussure de travail. Pas de maquillage ni de vernis. Les cheveux coupés courts, à la garçonne. On avait l’impression soit que son travail de viticultrice et ses loisirs cynégétiques prenaient le dessus. Cela ne l’empêchait sans doute pas de vivre sa vie de femme, mais son apparence était plus masculine que féminine.

Cependant, depuis quelques semaines était apparu quelques traces de maquillage sur son visage et ses ongles s’étaient éclairés de vernis. Guillaume l’avait remarqué à l’occasion d’un débat technique sur les problèmes d’assainissement auquel faisait face le village. Connaissant les détails du problème et les solutions à y apporter, elle avait contribué positivement à faire avancer le dossier. Guillaume l’avait écoutée et avait alors noté le subtil changement.

Son nouveau look s’était accompagné d’une modification de son attitude. Pouvait-on relier l’un à l’autre, se demanda Guillaume sans vraiment chercher de réponse ? En tout cas, sa vie de maire en était simplifiée.

Il passa le reste de la matinée à traiter les affaires courantes avant d’enfourcher son vélo, direction la ferme, pour le déjeuner. Il passa devant le chemin qu’il empruntait pour rentrer nu chez lui. Depuis la plainte, il l’avait ignoré. Aujourd’hui, il prit le virage, mais ne s’arrêta pas pour se déshabiller et continua tel quel jusqu’à chez lui.

C’était mercredi et les enfants rentraient déjeuner. La table était mise dans la cuisine et Anne était au fourneau. Elle était préoccupée par son mari et par les chamboulements que ses nouvelles responsabilités avaient eus sur leur vie. Guillaume n’était plus aussi disponible que par le passé, il s’énervait souvent contre Agnès et Matthieu, contre elle aussi parfois. Même s’il s’excusait ensuite, il avait les nerfs à fleur de peau, elle le sentait. Ajoutée au fait que l’hiver mettait le naturisme au repos, l’ambiance familiale n’était pas au beau fixe. Elle avait essayé de lui en parler. Il écoutait, mais ne semblait pas entendre. Il se couchait tard, se levait tôt et il ne lui faisait plus l’amour.

Au ton du bonjour de Guillaume, Anne se dit que quelque chose venait de changer.

— Tu m’as l’air de meilleure humeur aujourd’hui, lui dit-elle.

— Sans suite ! La plainte est classée sans suite, lui répondit-il sur un air triomphant.

— C’est une bonne nouvelle ça. 

Anne s’approcha et embrassa son mari.

— Tu vas pouvoir retrouver ta sérénité.

— Je suis serein. Je l’ai toujours été.

— Menteur, s’exclama-t-elle ! Tu sais très bien que tu ne l’étais pas. Tu étais même super angoissé. Mais bon, on ne va pas revenir sur le passé. C’est une bonne nouvelle.

Les deux enfants rentrèrent dans la maison en courant et en s’esclaffant. Comme à leur habitude, ils avaient fait la course depuis la route sur laquelle le bus scolaire les avait laissés. Comme d’habitude. Matthieu avait gagné, mais Agnès se disait qu’un jour son tour viendrait et ce jour-là, elle pourrait claironner. En attendant, les deux enfants avaient une faim de loup.

Malgré les préoccupations professionnelles de Guillaume, leur petite famille était soudée. Pour les grands-parents et les parents de Guillaume, la famille était sacrée et rien ne devait venir perturber cet équilibre si fragile, particulièrement dans la société de consommation qui était devenue la réalité quotidienne.

C’était aussi l’ancrage d’Anne. Elle était la gardienne du temple familial, mais le vernis se fendillait. Elle tenait bon, mais elle se sentait glisser. Elle en avait fait part à Guillaume. Comme lui, elle était aussi plus irritable, se trouvait parfois crier sur les enfants, puis qu’auparavant. Elle se raccrochait aux gites, qu’elle entretenait et continuait à améliorer comme s’il s’était s’agit de sa propre maison.

L’hiver était particulièrement long et pluvieux cette année. Encore un effet du réchauffement climatique avait dit Matthieu qui avait participé à une fresque du climat avec sa classe. Le soir, il avait expliqué à ses parents qu’ils allaient devoir changer leurs pratiques agricoles et que quand il reprendrait la ferme, elle serait totalement compatible avec le respect de la nature. C’en était suivi un âpre débat. Guillaume avait essayé de cacher sa fierté vis-à-vis de son fils, surtout quand il avait dit qu’il reprendrait la ferme, comme lui l’avait fait et son père avant lui.

Pour le moment, il pleuvait tous les jours, les sols étaient gorgés d’eau, ce qui était une situation inhabituelle dans la région et les viticulteurs étaient particulièrement inquiets par la possible augmentation des champignons en tout genre qui pourraient affecter la vigne. La bonne nouvelle est que les nappes phréatiques, mises à mal par des étés particulièrement secs, semblaient être de nouveau remplies. Dans quelques jours, la végétation allait repartir de plus belle, les températures augmentées et Guillaume se dit qu’ils allaient pouvoir reprendre les randonues dans l’arrière-pays.

Depuis qu’il était peg (gamin, dans la région), il avait toujours couru la campagne et la montagne dans le plus simple appareil avec son frère et ses parents. La randonue était presque la religion familiale, une tradition qui les faisait communier avec la nature. Qui disait randonnée chez les Pétrie voulait dire randonue. Il ne serait pas venu à l’esprit de quiconque dans la famille de randonner habillé, même si la plupart des randonues commençaient habillées pour des raisons évidentes de respect des textiles.

Sitôt la dernière maison disparue, les shorts et les t-shirts disparaissaient au fond du sac et les randonneurs devenaient des randonueurs. Le printemps et la fin de la chasse sifflaient le retour de la saison des randonues. 

Le déjeuner se déroula avec une légèreté qu’il n’avait pas connue depuis plusieurs semaines. Cela fit du bien à Anne qui, pour la première fois depuis longtemps, retrouva espoir. Guillaume lui fit même un compliment, chose qu’il n’avait là aussi pas fait depuis plusieurs semaines. Mais c’est ce qui se passa ensuite qui scella le retour à une vie normale et heureuse.

Les enfants repartis à vélo vers leurs activités, Guillaume prit la main de son épouse et la conduisit dans leur chambre où ils firent l’amour. Il avait besoin de retrouver le contact charnel de sa femme et cette dernière aussi. Leurs corps se retrouvèrent, sans fougue, mais avec douceur et passion. Ils jouirent en silence. Guillaume caressa le visage d’Anne en souriant et la remercia d’être là. Anne répondit par un baiser et lui dit qu’elle serait toujours là et qu’elle était contente de retrouver son petit mari. La vie des Pétrie semblait retrouver une certaine forme de normalité.

Guillaume et Anne restèrent nus quelques longues minutes, allongés sur le lit. Ce fut Anne qui brisa le calme équilibre en se levant pour aller prendre une douche. Guillaume croisa ses bras derrière la tête et repensa à ces derniers mois à la tête de la commune. Il prit la décision de ne plus s’identifier autant à ses dossiers et à s’occuper plus de sa famille. Les beaux jours l’aideraient sans doute, se dit-il. Il sourit et se dit que le meilleur était à venir.

À suivre…

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